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Ligue Communiste des Travailleurs

Section belge de la Ligue Internationale des Travailleurs -
Quatrième Internationale (LIT-QI)

« L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. » K. Marx

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Zhiv'e Bélarus ! (Vive Bélarus)

Tout  soutien au soulèvement du peuple biélorusse !

Loukachenko, dégage !

Parti Ouvrier Internationaliste

section russe de la LIT-QI

15 août 2020

 Nous écrivons cet article à la chaleur des premiers événements au Bélarus à l'occasion des « élections présidentielles ».[1] Sans prétendre à une analyse détaillée de ce qui se passe actuellement dans le pays voisin, nous voulons donner quelques premières impressions et une esquisse de politique pour une situation qui est actuellement imprévisible.


Le Bélarus est une semi-dictature. Il n'y a pas de place pour de vrais partis d'opposition, des syndicats libres ou une presse indépendante. Les institutions telles que le Parlement ou la Justice sont une façade. Les maîtres du pays, ce sont Loukachenko et le KGB. (Oui, au Bélarus, le KGB existe toujours, avec le même nom, jusqu'aujourd'hui.) Les trois candidats que Loukachenko considérait  comme présentant des risques pour sa réélection furent empêchés de participer : l’un a été arrêté et les deux autres ont dû fuir le pays. Les « élections » se sont déroulées sous le contrôle total de la machine de Loukachenko, sans possibilité de contrôle indépendant, sans observateurs internationaux, comme cela est le cas depuis deux décennies. Malgré toute la répression, les meetings de l'opposition ont rassemblé des dizaines de milliers de participants dans différentes villes. Il était clair qu'il se passait quelque chose. Les manifestants contre Loukachenko ont donc tout à fait le droit de se méfier du résultat officiel des élections, qui a attribué 80 % des voix à Loukachenko. Qui sont donc ces 80 % si le pays est en rébellion contre Loukachenko ? Loukachenko est le responsable de l'absence totale de légitimité du processus électoral.

La situation au Bélarus s'inscrit dans un cadre plus large d'instabilité et de crise. Le Bélarus n'est pas une île. Il subit les effets de la crise mondiale et de l'épidémie du Covid-19. Il y a des licenciements, des réductions de salaire, un manque de ressources pour combattre l'épidémie, ce que nie Loukachenko. La vodka et le sauna ne résolvent pas ce problème.[2] En même temps, il y a une juste revendication démocratique du peuple, fatigué du monopole du pouvoir de Loukachenko et du KGB depuis 26 ans.

Ces deux aspects de la lutte, démocratique et social, se croisent aujourd'hui dans la plus grande crise politique que Loukachenko ait jamais connue.

La lutte pour la démocratie au Bélarus représente le début d'une lutte plus profonde pour l'indépendance nationale. Loukachenko n'a pas pu garantir une réelle indépendance au pays, qui est resté presque un appendice de la Russie. Les entreprises russes (en particulier les compagnies gazières et pétrolières) se comportent comme les maîtres du Bélarus, en augmentant chaque année le prix des carburants. Le plus grand point d'appui de Loukachenko est le KGB, avec toute sa tradition de répression de toute dissidence, et un lien étroit avec le FSB russe depuis l'époque soviétique.[3] Et le régime de Poutine achète sans la moindre contrainte la fidélité de Loukachenko, grâce aux superprofits du pétrole et du gaz, exigeant de lui une obéissance de plus en plus grande.

Les manifestations ont commencé le même jour que les élections, dès la publication des premiers résultats préliminaires officiels donnant 80 % des voix à Loukachenko. Il s'agissait de manifestations absolument pacifiques. Mais Loukachenko et le KGB ne pouvaient pas supporter que les gens expriment leur volonté dans la rue  Pendant trois jours, la police et l'armée, et en particulier les troupes de choc OMON,[4] ont agi avec une grande violence dans les rues des villes biélorusses : sept mille prisonniers, des centaines de blessés et deux morts en quatre jours de combat. Loukachenko a déclaré à la télévision que les manifestants étaient des moutons manipulés, du bétail, quelques villageois,  pas plus de 20 personnes... La société biélorusse, endormie depuis trois décennies « de calme et d'ordre », n'en pouvait plus. Le troisième jour, les femmes étaient déjà en première ligne, en défense des milliers de prisonniers, contre la violence envers leurs camarades. Un jour plus tard, la classe ouvrière du Bélarus est entrée en scène avec toutes ses forces. De simples ouvriers, hommes et femmes, ont interrompu le travail dans les plus grandes usines du pays, obligeant les bureaucrates locaux à les écouter. La liste est longue, atteignant toutes les grandes villes du pays :

Dans la capitale Minsk : MAZ (automobiles), MTZ (tracteurs), MEZ (équipement électrique), MZKT (tracteurs et camions), MZSh (pièces détachées pour moissonneuses), MAPID (construction), Milavitza (textile, lingerie), BelOMO (équipement optique), MMZ (moteurs) ; à Grodno : Grodno Azot (engrais), Grodnenskiy Myasokombinat (traitement des protéines animales), Budoulya (revêtements de pierre et de béton) ; à Soligorsk : Bélaruskaliy (engrais); à Navapolatsk : Naftan (raffinerie de pétrole), Polimir (industrie chimique) ; à Jlobin : BMZ (métallurgie) ; à Bobruysk : Belshina (pneus) ; à Petrikaw : Petrikovski GOK (équipements de traitement des minerais) ; à Jodino : KZTSh (métallurgie, pièces automobiles pour véhicules lourds) ; à Brest : Gefest (sols en céramique) ; à Baranovich : Atlant (électroménager), Usine 558 (maintenance d'avions) ; à Jabinka : ZhSZ (sucrerie) ; à Gomel : Gomselmash (machines agricoles)... La liste compte déjà plus de 50 entreprises en grève ou en état de grève. Les travailleurs du métro de la capitale Minsk ont approuvé un état de grève, tout comme une des lignes de train. Médecins, femmes, ouvriers, telle est la véritable force de la révolution biélorusse. Ils ont dispersé comme une fumée la puissance menaçante de Loukachenko, contraint, au 5e jour de protestation, deux jours après le début des grèves, de dire qu'il « avait entendu les travailleurs » ; et il a libéré des milliers de prisonniers, qui ont été accueillis avec joie à leur sortie des prisons. Maintenant que la répression n'a pas été suffisante, il est passé au mensonge, accusant les milliers de manifestants et d'ouvriers en grève d'être des marionnettes financées de l'extérieur « par les ennemis », sans donner la moindre preuve. C'est le mensonge favori de tout dictateur menacé par un soulèvement de son propre peuple.

Dans le processus, l'entrée en scène de la classe ouvrière, avec ses propres méthodes de lutte et d'organisation, est un exemple pour le monde entier. Une grande leçon de la révolution biélorusse, surtout pour ceux qui pensaient que la classe ouvrière n'aurait plus la place centrale dans les processus de lutte sociale. Car c'est l'union des ouvriers, avec leurs méthodes de lutte, et des opprimés en général, qui peut mettre fin au régime de Loukachenko. Ce sont ces masses, interrompant la production, descendant dans la rue, même presque sans organisation, qui changent le pays. Et non pas l'opposition dite « libérale ».

La direction libérale a essayé de maintenir la protestation dans les limites étroites de la législation de Loukachenko. La candidate de l'opposition, Svetlana Tikhanosvskaya,[5] a fait toute sa campagne électorale autour d'un seul point, des élections libres, en refusant d'intégrer quelque drapeau social que ce soit. Qui plus est, elle a limité la lutte pour des élections libres au processus électoral, répétant à chaque rassemblement qu'elle ne voulait pas de révolution dans le pays. Après l'annonce des résultats officiels, Tikhanosvskaya s'est empressée de remercier la commission électorale, qui avait donné la victoire à Loukachenko, pour « avoir correctement compté les votes ».  La première nuit, la veille de la répression, elle a déclaré que les manifestants « avaient déjà été victorieux » pour « avoir vaincu la peur », et elle a appelé tout le monde à rentrer chez eux. Lorsque, après l'annonce de la « victoire » de Loukachenko, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre la fraude électorale, elle a appelé tout le monde à être pacifique et à ne pas provoquer un « Maïdan » au Bélarus.[6] La nuit du même jour, alors que des milliers de manifestants affrontaient héroïquement la dure répression policière dans la rue, elle n'a cessé d'appeler les manifestants à « être pacifiques ». Et elle s'abstient jusqu'à présent d'appeler à la grève générale au Bélarus, le seul moyen de renverser Loukachenko, et qui est en train de se construire d'en bas.

Les protestations montrent que, pour assurer la victoire, le peuple doit dépasser les limites de ses propres dirigeants. Avec des demi-mots et des demi-mesures, il ne sera pas possible de vaincre Loukachenko. C'était d'ailleurs le cas en Ukraine, à l'époque du Maïdan. Les libéraux de tout poil avaient conclu un accord avec Ianoukovitch, les États-Unis, l'Union européenne et Poutine pour maintenir Ianoukovitch au pouvoir pendant quelques mois encore, jusqu'à la tenue de nouvelles élections. Et les masses à Maïdan, ne voulant pas attendre, ont passé outre leurs dirigeants. (Le symbole de cette situation furent les huées sur la Place contre Klitschko, pour sa lâcheté.[7]) Et aujourd'hui, une soi-disant opposition veut à tout prix éviter un Maïdan au Bélarus. Ils rêvent d'une transition « pacifique et progressive » vers une démocratie bourgeoise, sans révolution, afin que Loukachenko s'en aille « de bonne façon », de la manière la plus tranquille possible. En raison du caractère bourgeois de la politique de l'opposition, celle-ci a très peur d'une révolution, peur que les ouvriers et les simples travailleurs, la jeunesse et les opprimés, puissent prendre la direction dans leurs propres mains, avec leur force et leur détermination.

Toute la propagande officielle au Bélarus et en Russie tente de montrer Maïdan comme quelque chose de négatif qu'il faut éviter. C'est le cas également pour la soi-disant « opposition ». Rien de plus faux. Maïdan était une révolution populaire légitime, un soulèvement contre le régime répressif, réactionnaire, pro-Poutine et corrompu de Ianoukovitch. Le soulèvement populaire de Maïdan a garanti les libertés démocratiques en Ukraine, menacées par le candidat à dictateur Ianoukovitch. Tous les problèmes auxquels l'Ukraine est confrontée depuis ne sont pas dus à Maïdan, mais à la guerre de Poutine contre Maïdan : avec l'annexion de la Crimée et les mercenaires russes en Donbass.[8] Le soulèvement de Maïdan n'a été victorieux que parce qu'il a échappé au contrôle de l'opposition libérale, qui a essayé à tout prix de le maintenir dans les limites étroites de la légalité de Ianoukovitch. Ce sont les masses dans la rue qui ont rejeté l'accord entre les libéraux, l'UE, les États-Unis et Poutine pour maintenir Ianoukovitch au pouvoir jusqu'à de nouvelles élections, et l'ont fait tomber.

Si au Bélarus les travailleurs, en unité avec les opprimés, ont montré leur force et ont montré qui peut réellement renverser Loukachenko et tout son régime, alors il est tout à fait clair que ces mêmes forces, les travailleurs et le peuple opprimé du Bélarus, doivent également diriger le pays, et non un nouveau groupe de politiciens de « l'opposition », qui parlent joliment, mais qui ne font que mentir. À cette fin, il faut construire une organisation indépendante de la classe ouvrière, afin que tous les travailleurs biélorusses aient leur propre force politique et ne soient pas contraints indéfiniment de choisir entre les capitalistes de Loukachenko et les capitalistes libéraux. Il faut une véritable alternative de la classe ouvrière, qui mette l'économie du pays au service des intérêts de la majorité ; qui garantisse un emploi et un salaire décent à chacun, surtout pendant l'épidémie ; qui interrompe les privatisations ; qui interrompe le remboursement de la dette extérieure au FMI, à l'UE et à la Russie qui, ensemble, pillent le pays. Cela garantira plus d'argent pour la santé publique, l'éducation, les retraites, le logement et les services publics. Seule la classe ouvrière, en alliance avec les opprimés, peut mettre le potentiel industriel et agricole du pays au service de l'élévation du niveau de vie des larges masses et du développement du pays, et non au service du profit des oligarques biélorusses et étrangers, qui défendent Loukachenko mais qui n'auraient aucun problème à soutenir l'opposition libérale en cas de besoin. C'est précisément cette politique de la classe ouvrière et du peuple biélorusse opprimés qui rendra le Bélarus véritablement indépendant.

Et pour imposer ce programme ouvrier, il faut un parti ouvrier capable. C'est la plus grande faiblesse du processus en cours au Bélarus à ce jour. C'est la tâche la plus urgente pour tout militant biélorusse conscient.

***

Les travailleurs en Russie (ainsi que tout démocrate honnête) ont l'obligation de soutenir de toutes leurs forces le processus en cours au Bélarus contre Loukachenko. Ils doivent prendre position contre les actions agressives de la Russie concernant le pays, contre la pression constante de Poutine, contre le chantage du gaz, contre la tentative d'annexion du pays, contre son utilisation comme territoire de transit pour ses mercenaires. Le renversement du régime répressif et corrompu de Loukachenko serait un coup majeur contre le régime répressif et corrompu de Poutine, tout comme ce fut le cas avec le renversement du régime répressif et corrompu de Ianoukovitch. Si le renversement de ce dernier a été la plus grande défaite politique de Poutine à ce jour, celle de son homologue biélorusse pourrait avoir un effet encore plus important. Cela montrerait à tous comment le régime de Poutine, loin de garantir « l'unité de l'espace post-soviétique », conduit les peuples voisins à s'éloigner de plus en plus. Poutine est l'épouvantail qui sème la division et la haine entre les peuples, au nom des intérêts d'une demi-douzaine d'oligarques. Le régime de Poutine a sur ses mains le sang des révolutions syrienne, ukrainienne, égyptienne, libyenne, tchétchène... Et il y a un risque que le Bélarus soit le prochain sur la liste. Renverser ce régime répressif et haineux de Poutine est une tâche qui incombe à l'ensemble des peuples de la région. Et le renversement de Loukachenko est un pas fondamental sur ce chemin.

 

     Loukachenko, dégage !

     Grève générale jusqu'au renversement du régime Loukachenko/KGB et OMON !

     Dissolution d'OMON, à bas la répression !

     Poutine : pas touche au Bélarus !

     Zhiv'e Belarus !



[1]Nous utilisons le nom Bélarus, revendiqué par le peuple du pays, au lieu du nom Bielorussie, utilisé en Russie dans le but évident d'empêcher l'autodétermination du pays.

[2]Loukachenko occupe, avec Bolsonaro, Ortega et Trump, le groupe de présidents qui ont nié l'existence de l'épidémie de coronavirus. Il a appelé les gens à continuer à travailler sans masque. Le Bélarus est le seul pays européen à ne pas avoir interrompu son championnat de football. Loukachenko disait : « Quel virus ? Quelqu'un voit-il le virus ? Je ne le vois pas ». Cela rappelle la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, survenue près de la frontière du pays en 1986, quand les bureaucrates du parti communiste ont également déclaré : « Je ne vois aucune radiation. Quelqu'un voit-il des radiations ? Je ne vois rien.». Loukachenko a proposé la vodka et le sauna contre le coronavirus.

[3]Le Service fédéral de Sécurité (FSB) de la Fédération russe est le nom actuel de du KGB (la police politique).

[4]OMON, le Détachement mobile à vocation particulière, créé en prévision des jeux olympiques de Moscou de 1980, réunit actuellement une sorte de gendarmerie paramilitaire, avec des détachements dans plusieurs pays voisins de la Russie, dont le Belarus. NdT

[5]Le candidat était le mari de Svetlana, arrêté et empêché de se présenter. Svetlana est alors devenue candidate, proposant, si elle gagnait les élections, de libérer tous les prisonniers politiques et de convoquer immédiatement à des élections libres dans le pays. Elle a refusé de présenter tout programme. Elle disait qu'elle voulait libérer son mari, convoquer à des élections libres, puis « retourner cuisiner pour sa famille »...

[6]La Place Maïdan (Place de l'Indépendance), au centre de Kiev, fut le théâtre des manifestations qui ont renversé Ianoukovitch en 2014. Le terme Maïdan est devenu synonyme de Révolution ukrainienne, et est fortement stigmatisé par les médias et les gouvernements de la Russie et du Bélarus.

[7]Klitschko fut boxeur, puis chef de l'opposition, puis maire de Kiev

[8]Une région dans l'Est de l'Ukraine, bassin houiller et siège d'industrie lourde.